• Ayoub EL ABD

Covid-19 - Impacts d'une pandémie sur l'actif financier d'un assureur

Mis à jour : 14 avr. 2020


I. Point de situation de la pandémie Covid-19



II. Les effets macroéconomiques


De nombreuses incertitudes entourent l’évolution de la pandémie du Covid-19, ce qui rend toute estimation des impacts macroéconomiques très complexe. De ce fait, une analyse par scénario semble être l’approche la plus judicieuse pour décrire l’évolution de la situation macroéconomique. Ces scénarios peuvent être définis, en partie , par l'efficacité des mesures non pharmaceutiques sur la pandémie comme traité dans l'article : "Impacts des mesures non pharmaceutiques sur l'épidémie COVID-19".


A date, l’OCDE a déjà revu à la baisse ses prévisions de croissance économique de 2,9% à 2,4%[1] et averti que la pandémie pourrait conduire à une diminution supplémentaire jusqu’à 1,5% au niveau mondial. Il est fortement probable que le premier semestre 2020 enregistre une décroissance, étant pleinement impacté par le coronavirus.


2.1. Impact sur le PIB


En France, l’INSEE avait indiqué qu’un mois de confinement ferait perdre environ 3 points de PIB à la croissance française. Un confinement d’une durée de 2 mois, similaire à la durée de confinement imposée dans la province chinoise de Wuhan ferait perdre donc environ 6 points de PIB à la croissance de la France en 2020.


Alors qu'on attendait une croissance de 0,9 % pour l'année 2020, l'épidémie du COVID-19 semble présager une baisse du PIB français de 0,3 %, risquant de plonger le pays dans une récession cette année-là.


En ce qui concerne les estimations de l'impact à court terme du coronavirus COVID-19 sur le produit intérieur brut (PIB) en Italie au cours des 1er et 2ème trimestres 2020, dans le meilleur des cas, le PIB italien pourrait baisser de 1%. Toutefois, une potentielle baisse de 3 % dans le pire des cas est aussi prévue. Quoi qu'il arrive, il semblerait que l'épidémie de coronavirus plonge l'Italie dans la récession.

Finalement, les prévisions de variation en points de pourcentage de la croissance du PIB en 2020 par rapport au niveau de référence (absence d'épidémie) dans différents pays du monde selon le site "statista" sont présentées dans le tableau suivant (18 Mars 2020) :


2.2. Secteurs économiques les plus impactés


Si on n’est qu’aux premières semaines de la crise sanitaire du Covid-19, l’impact sur certains secteurs commence à se faire sentir. Les secteurs des transports, du luxe et de la finance sont fragilisés. En effet, suite aux actes de mise en quarantaine appliqués dans plusieurs pays, les secteurs du tourisme et du transport sont logiquement les premières victimes de la propagation du coronavirus.


En Bourse, la crise du Covid-19 a d'abord affecté les valeurs très liées à la consommation chinoise. Les actions dans le secteur du luxe comme Kering ou LVMH, du transport aérien ou du tourisme (Air France-KLM, Accor) voient rouge. Les groupes qui possèdent des usines dans la région de Wuhan (épicentre de l'épidémie), à l'instar de Seb ou PSA, voient également leur valeur sanctionnée par les marchés. Après un moment de résilience, les marchés ont eux aussi subi la propagation du virus. Au 6 mars, le Dow Jones perdait 13,5% sur un mois glissant, le CAC 40 plus de 15%. Afin de calmer la panique, la Fed a baissé par surprise ses taux directeurs de 0,5 point de pourcentage le 3 mars 2020.


2.3. Positionnement des organismes assureurs


Vu la réaction forte et erratique des marchés financiers et les inquiétudes sur les perspectives économiques, les organismes d’assurance doivent rester attentifs aux évolutions du marché et commencer la préparation pour la période d’après pandémie. Les assureurs vie et capitalisations, et en particulier ceux avec des engagements très long terme, sont très sensibles à l’évolution du marché, ainsi qu’au cycle économique ; ils seront parmi les plus impactés par cette crise, notamment à moyen terme.


L’évaluation de l’exposition des bilans au risque pandémique et la mise en place d’un suivi de l’évolution de cette exposition sera une des priorités majeures des organismes d’assurance. Pour rappel, l’exposition du secteur au risque financier est très importante. En moyenne, la part du SCR marché est de l’ordre de 50% du SCR total.


Il est intéressant de rappeler que l’environnement de taux bas, voire négatif, a été un défi majeur pour les organismes d’assurance en 2019 ; beaucoup d’entre eux ont dû prendre des mesures fortes pour palier à cet effet, comme l’illustre le niveau d’émission de la dette dans le secteur et les opérations de capitalisation à l’intérieur des groupes. Dans ce contexte, la courbe de taux sans risque à fin mars, encore plus basse que celle publiée à fin décembre 2019 s’ajoute aux difficultés que les structures d’assurance doivent gérer (voir graphique ci-dessous) :

Un autre effet lié à la baisse des marché et particulièrement le marché des actions concerne la capacité à réaliser le résultat financier prévu dans le budget 2020, notamment dans une période où le résultat technique est également sous pression par la hausse de la sinistralité.


Concernant la politique d’investissement et de gestion actif/passif, la baisse des taux et la baisse majeure du marché actions a dû générer des déséquilibres au niveau des allocations. Au-delà de la mise une place en priorité d’un suivi dédié, à moyen terme, une mise à jour de la politique d’investissements et d’ALM pourrait s’avérer nécessaire après la période de panique.

Plusieurs effets viendront impacter le niveau de Solvabilité : l’évolution du niveau des taux devrait être le facteur principal, mais également l’écartement du spread et la baisse des valeurs actions et immobilières.


- Ratio de Solvabilité à fin mars : en fonction des actifs en portefeuille et de la duration des engagements, il est probable que l’effet « pandémie » conduise à un ratio fin mars inférieur à celui de fin décembre, l’effet baisse des taux étant plus important que l’effet induit par la baisse des actions et l’écartement des spreads. Un point d’attention concernant le risque de contrepartie, qui pourrait enregistrer une évolution très importante suite aux mesures prises pour pouvoir décaler, voire suspendre certains paiements.

- Ratio de Solvabilité à fin 2020 : les éléments connus à date font penser que les organismes d’assurance auront plusieurs facteurs d’inquiétudes au moment du calcul de leur Solvabilité :

  • SCR marché : évolution de la courbe de taux, écartement des spreads et baisse du marché action. Le SCR sera impacté négativement notamment en raison de la baisse des taux (courbe EIOPA du taux sans risque à fin mars plus basse que la bourbe à fin décembre 2019) et la baisse des marchés actions.

  • SCR crédit : détérioration de la notation des émetteurs et réassureurs ; évolution du délais de paiement plus longues des certaines créances,

  • SCR technique : augmentation des engagements best estimate suite à une détérioration de la sinistralité (en assurance de personnes, garanties décès, incapacité, santé,...),

  • Si maintenus, les changements attendus pour fin 2020 et notamment les changements sur le niveau et le choc taux viendront s’ajouter aux effets baisse de taux et« pandémie ».


III. L'impact d'une pandémie sur les marchés financiers


Au-delà de l’effet panique et des impacts court terme liés à l’annonce des différentes mesures de protection annoncées par les gouvernements et les organismes internationaux de santé, notamment l’OMS, la tendance fortement baissière des marchés financiers reflète la crainte d’un ralentissement économique, voir d'une récession.


Les investissements des organismes d’assurance en France sont concentrés autours des trois classes d’actifs : les obligations, les actions et l’immobilier. L’analyse de l’impact de la pandémie sur ces classes d’actifs donne des indications importantes sur les impacts attendus sur le portefeuille d’actifs des organismes d’assurance.


3.1. Marché des actions


Avant la prise de conscience de la gravité du Coronavirus, le marché action avait bénéficié des perspectives favorables, certains indices actions ayant atteint des niveaux historiques, au regard du CAC40, qui avait fini l’année 2019 à plus de 6000 points, un record depuis douze ans.

Cette évolution reflétait en grande partie des gains liés à l'assouplissement des politiques monétaires[2] et des signes favorables concernant le partenariat commercial entre les États-Unis et la Chine.


Les premières réactions du marché actions, suite à l’apparition du Coronavirus, ont été une augmentation de la volatilité, les investisseurs ayant réagi « à chaud » aux annonces d’évolution de la maladie, mais également aux mesures prises par les gouvernements et l’OMS pour stopper la maladie et aider l’économie en ce moment de détresse.

Au fur et à mesure que le marché a commencé à prendre conscience de l’ampleur du danger mondial lié au Coronavirus, les investisseurs ont commencé à vendre.


Les inquiétudes sont telles que certains marchés ont dû faire appel à l'usage des coupe-circuits (anglais « circuits breakers » [3]). Cette mesure, rarement utilisée, permet d’arrêter les échanges sur les marchés pour une période donnée. Le CAC40 a perdu 12,28%, le jeudi 12 mars, tandis que le Dow Jones aux Etats Unis enregistrait le même jour et le 16 mars les chutes les plus fortes de leurs histoires, comparables à la crise de 1929 :

Pour l’instant le marché semble encore dominé par l’effet panique, avec des réactions fortes aux annonces des statistiques de propagation et des informations concernant les mesures prises et leur impact économique. La deuxième phase serait la réaction du marché aux annonces concernant :


  • La propagation du virus et l’efficacité des mesures prises (notamment le confinement, l’arrêt des certaines activités et l’efficacité des traitements en cours),

  • Les résultats du premier trimestre de 2020 qui intégreront la quantification des effets du Coronavirus et la révision des perspectives 2020 des entreprises,

  • Les mesures d’aide économique prises par le gouvernement et la BCE.

En particulier, les annonces concernant les mesures de relance prises par la BCE et les gouvernements locaux pour faire repartir l’économie seront suivies de près par les investisseurs et pourront pallier, au moins en partie, aux effets défavorables dus à l’annonce des impacts de la pandémie.


3.2. Marché des obligations


En 2019, le marché obligataire a été marqué par l’environnement de taux bas, voire négatifs, engendrant mécaniquement une augmentation du prix des obligations et des plus-values latentes importantes sur le portefeuille obligataire. Cette évolution à la baisse de taux a continué pendant les deux premiers mois de l’année 2020 : période pendant laquelle il y a eu peu de signes concernant la propagation du Coronavirus en Europe. Suite à l’annonce par l’OMS de l’état de pandémie mondiale, une augmentation de taux a été observée autour du 20 mars, mais les annonces de la BCE ont calmé cette envolée, l’OAT 10 ans a fini le premier trimestre 2020 proche de 0, niveau similaire à celui à fin décembre 2019.

Dette souveraine et actions des banques centrales

Depuis la prise de conscience en termes de menace sur l’Europe et sur le monde, une augmentation de taux est survenue : l’OAT 10 ans est passé de -0,4% au 9 mars à 0,3% au 18 mars et à nouveau proche de 0% à fin mars 2020. Cette volatilité est sans doute corrélée aux effets attendus sur l’économie et le coût anticipé des mesures prises pour mitiger les effets de la pandémie.


Sur le court terme, la réaction des banques centrales (FED, BCE, …), ayant annoncés des baisses de taux directeurs et des plans de relance économique ont permis de limiter l’envolée de taux :

  • La Banque Centrale Européenne (BCE) a annoncé un imposant programme d'urgence le 18 mars 2020 pour un montant de 750 milliards d'euros pour acheter de la dette d'Etat et d’entreprises :


  • La réserve fédérale des Etats-Unis (FED) a baissé de 0,5 % son principal taux directeur le 3 mars 2020. En effet, La FED a agi vite en constatant l'effondrement alarmant de l'activité en Chine et les signes de chute de la consommation en Europe comme dans les autres pays les plus touchés par les mesures de confinement, décidées pour ralentir l'épidémie du COVID-19. Son objectif est de minimiser le risque de récession et de déflation. Signe de l’urgence de réaction, c'est la première fois depuis 2008 que la FED modifie son taux directeur sans attendre la date de la réunion ordinaire de son comité monétaire.

Dette Corporate


Depuis l'émergence de la crise du coronavirus, les inquiétudes se multiplient autour de la dette des entreprises dans le monde, estimée à 13 500 Milliards de dollars à fin 2019. Des années de taux extrêmement bas ont poussé les groupes à lever des sommes importantes de dette. Ce mouvement a été accompagné par une dégradation de la qualité des émetteurs d’après l’OCDE. Ces émetteurs, qui même en situation de difficultés financières, ont réussi à refinancer ou à émettre de la dette à des taux relativement bas. Par ailleurs, dans son rapport 2019 « Global Financial Stabilty : Watch the Debt », l'IMF (International Monetary Fund) met en garde contre l’augmentation excessive de la dette corporate.


Depuis l’annonce de l’état de pandémie par l’OMS, la performance de la dette corporate a été impactée, suite à la hausse des taux des banques centrales, mais également pour prendre en compte le climat des affaires plus sombre et l’augmentation de crédit (voir l’évolution de l’indice Mrkit iBoxx EUR Liquid Corporates BBB Top 60).


3.3. Marché de l'immobilier


Le marché de l'immobilier se retrouve interrompu dans le cadre de la pandémie du Covid-19. Le confinement ayant pour but d'éviter tout contact rapproché, les chantiers de construction sont en pause jusqu'à nouvel ordre. Même déroulement pour les visites de biens immobiliers et donc logiquement, les ventes chutent. Par ailleurs, le secteur de l'immobilier constate, depuis le début de l'épidémie, une baisse des propositions de nouveaux logements à la vente.


L'historique de performances du marché de l'immobilier est relativement bon après les chocs économiques par rapport au marché des actions qui est plus volatile. Il est certain que dans ces conditions, le volume d’achats est à la baisse : le phénomène accentué par l’interruption actuelle des traitements de crédits immobiliers. La question se pose de savoir si le volume des acheteurs qui restent sur le marché suffira pour maintenir le niveau des prix.


Que ce soit au niveau des taux de rendement servis ou du prix des parts, la crise financière consécutive à la pandémie pourrait bien, d'ici peu, également venir rogner la rentabilité des SCPI. Tout dépendra cependant de la durée de la crise et de la profondeur de celle-ci. En effet, pour les SCPI qui misent plus spécifiquement sur l’immobilier de bureaux et les locaux commerciaux, l’impact risque d’être plus ou moins conséquent, en fonction de l’ampleur et de la durée du choc économique. Ceci se concrétisera seulement à partir du deuxième trimestre de 2020, sur le dividende versé en juillet, lorsque l’activité immobilière commencera à refléter la suspension des loyers.

Le secteur de l’immobilier est fortement dépendant des taux d’emprunt bas que nous connaissons depuis plusieurs années que ce soit pour le logement ou l'immobilier de rendement. Ajoutant à cela les mesures prises par les banques centrales pour répondre à cette crise économique, il est fort probable que les taux de crédit immobilier resteront à des niveaux très bas. Malgré cela, les banques continueront à appliquer les recommandations du HSCF et de la banque de France sur la limitation du taux d’endettement et sur la réduction des prêts sur plus de 25 ans. Par ailleurs, il faudra s’attendre à un allongement du temps de traitement des dossiers de financement.


Toutefois, par rapport aux autres classes d'actifs, les spécialistes de l'immobilier pourront s'appliquer la formule de Talleyrand : "quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console..."



Conclusion


Même si les délais du reporting trimestriel à fin mars ont été rallongés, la situation décrite du COVID va peser sur les états réglementaires à produire ! En effet, malgré la situation exceptionnelle, les assureurs, comme réassureurs, sont toujours sous obligation de garder un niveau de solvabilité suffisant.


Côté stratégie d’investissement, le marché actions serait propice à un réinvestissement sur le moyen/long terme. Cette approche pourrait d’ailleurs permettre d’aider à la relance économique de « l’après COVID ». Pour autant les impacts court terme liés aux calculs de solvabilité sont trop significatifs pour faire coïncider stratégie financière et économique.


Alors que d’un point de vue Solvabilité 2, l’année 2020 était destinée à réaliser la révision de la directive, il est vraisemblable que la crise COVID induise des modifications et des ajustements dans les modifications à venir. Le retour de la consultation de fin d’année 2019 que doit faire l’EIOPA en juin 2020 devrait déjà proposer d’autres alternatives, sans doute poussées par les acteurs de la place, qui constatent chaque jour, de nouveaux besoins d’ajustements et de cohérence.






Rédacteurs : Isabelle DEVINE / Iuliana COVACI / Ayoub EL ABD


Références :

[1] https://www.bloomberg.com/graphics/2020-coronavirus-pandemic-global-economic-risk/ [2] https://www.boursorama.com/bourse/actualites/cac-40-une-performance-annuelle-spectaculaire-f937565d13ee6783c5a58c8db80b0a3e [3] Selon la réglementation en cours pour les bourses américaines, le trading peut être arrêté pour des périodes de 15 minutes ou jusqu’à la fin de la journée si l’index S&P 500 index enregistre une baisse de plus de 7% avant 3.25 pm.

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